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« Faire naître des synergies dont les collections sont le moteur et le cœur »
Interview d'Emmanuelle Chapron et Muriel Le Roux, co-porteuses du Grand Programme
PSL : Comment est née l’idée de ce grand programme de recherche? Quels en sont les enjeux ?
Emmanuelle Chapron : En 2022, avec Émilie d’Orgeix, alors VP Recherche de l’EPHE-PSL, nous avons pris connaissance de l’appel à candidatures pour les Grands Programmes de recherche de PSL : cela nous a paru une formidable occasion pour jeter des ponts entre nos établissements. Quel dénominateur commun trouver entre des collègues qui ne se parlent pas habituellement, voire qui ne se connaissent pas ? Nous travaillons toutes et tous avec des objets, livres, inscriptions antiques, manuscrits, échantillons, données, dans leur grande diversité, dans des institutions qui les rassemblent ou que nous rassemblons nous-mêmes. Ce titre, « Faire collection », est né sur un coin de table. Émilie d’Orgeix a alors contacté Valérie Theis, directrice adjointe de l’ENS - PSL pour les Lettres et les Sciences sociales.
Muriel Le Roux : J’avais, en de multiples occasions, expliqué que la mise en histoire des sciences contemporaines passait par les archives et les objets, par les collections de tous ordres. Valérie Theis, m’a mise en contact avec Emmanuelle, nous ne nous connaissions pas, mais très vite, nous avons compris que nous étions complémentaires et l’idée de « Faire collection » s’est précisée et transformée en programme de réflexion sur le patrimoine des établissements PSL.
Muriel Le Roux : Concernant les enjeux, il s’agit d’associer la recherche sur les collections avec la nécessité d’une pédagogie sur la fragilité des collections, des époques modernes et contemporaines, pour tous les types de collection, tous les artefacts de la science en train de se faire. À la fin de ses travaux, « Faire collection » sera prescriptif pour les chercheuses et les chercheurs.
Emmanuelle Chapron : Il s’agit aussi de penser autrement les collectifs savants, de faire communauté dans le contexte PSL qui est d’une grande diversité. Il faut repenser ce que les objets ont fait à ces communautés savantes.
PSL : Quels sont les principaux axes de recherche et équipes impliquées ? Comment vont-elles collaborer pour atteindre les objectifs du programme ?
Emmanuelle Chapron : « Faire collection » rassemble 13 unités de recherche et 11 établissements. Les rencontres avec les différentes équipes permettent de dégager des points communs qui serviront d’axes de recherche pour les années à venir. Il ne s’agit pas de travailler chacun dans son coin, sur « sa » collection, d’autant plus que les collections sont souvent partagées, dès leur origine : c’est un patrimoine qui est bien plus scientifique qu’institutionnel. Il s’agit de faire naître des synergies dont les collections sont le moteur et le cœur.Muriel Le Roux : Notre approche est pluridisciplinaire, pluri-collections et pluri-établissements (dans le périmètre de PSL). Faire collection, c’est la république des lettres et des sciences, un espace ouvert avec des échanges. Il s’agit de faire réémerger cette communauté de savants que l’histoire institutionnelle tend à effacer, avec des équipes de chercheurs capables de s’approprier très vite une organisation et de s’y créer leurs espaces de travail.
PSL : Qu’est-ce qu’une collection aujourd’hui ? Et en quoi est-ce un objet de recherche pour les scientifiques ?
Emmanuelle Chapron : Comme le dit Anne-Solène Rolland du musée du Quai Branly [et membre experte extérieure du conseil scientifique de « Faire collection »] : « une collection aujourd’hui, c’est ce qu’un chercheur en fait ». Les collections peuvent exister sous une forme institutionnalisée, mais il faut se reporter sans cesse aux gestes qui les constituent, les font exister et les mettent au service de la recherche. Certaines collections n’ont d’ailleurs pas d’existence institutionnelle, tout en fonctionnant comme outil de recherche.
Muriel Le Roux : Les collections sont constituées à un endroit, mais elles sont interrogées par des chercheurs selon des points de vue et des époques différentes, ce qui engendre de nouvelles façons de voir les objets.
PSL : Avez-vous un exemple de collection – ancienne, oubliée ou en train de se faire – qui illustre particulièrement bien les enjeux du programme ?
Muriel Le Roux : Les collections de l’IBENS ! Ce sont des collections de la science en train de se faire, de la molécule à l’organisme vivant, telles qu’elles sont utilisées par les chercheurs et les chercheuses de l’IBENS, équipe partenaire de « Faire collection ».
Emmanuelle Chapron : La collection de fac-similés paléographiques de l’École nationale des chartes - PSL. C’est une collection fossile, car elle n’a plus d’usage, mais l’interroger en refait une collection vivante. La question de savoir ce qu’il faut en faire – un objet d’étude sur les pratiques de la reproduction des documents écrits depuis le début du XIXe siècle, une œuvre d’art, les donner, etc. – donne un ré-usage à une collection a priori obsolète. Les objets font-ils collection du fait de leur utilité ou parce qu’ils n’en ont plus ? C’est le questionnement qui est et sera suscité sur ces objets qui donnera le sens de la collection…
En ce sens, « Faire collection » intéresse de façon réflexive tous les autres Grands Programmes de recherche !